Critiques

Deux fils rouges collection Lambert

Jérémie Majorel – 20 juillet 2018

Retour sur une installation solitaire de Claude Lévêque et une performance de Cindy Van Acker en lien avec des photographies de Christian Lutz : deux fils rouges proposés dans ce musée d’art contemporain en Avignon.


Claude Lévêque, J’ai rêvé d’un autre monde, 2001

La collection Lambert présente pendant le Festival pas moins de trois expositions irréprochables : Ellsworth Kelly, Claire Tabouret et Christian Lutz. Sur Les Veilleurs/ L’Errante de Claire Tabouret, qui signe l’affiche du Festival cette année, je ne peux que renvoyer au texte d’Arnaud Maïsetti posté sur L’Insensé, suivre avec lui le parcours sensible qu’il propose face à ces « visages [qui] nous dévisagent ».
C’est une œuvre de la collection permanente qui m’a vraiment seule saisi et que je voudrais évoquer ici. Elle se trouve dans les combles du musée d’art contemporain, tout en haut, au dernier étage. Elle occupe la totalité de l’espace. Il s’agit d’une installation de Claude Lévêque. Trois matériaux y sont agencés : « néon, bande sonore, fumée ».

Quand j’ai pénétré dans la salle il n’y avait personne d’autre. La surveillante de musée, comme on dit, était restée à l’entrée. Je suis passé dans un autre monde en ouvrant la porte : de la lumière éclatante réfractée par la blancheur immaculée de l’escalier et des murs du musée à une atmosphère rougeoyante et embrumée, dans une salle avec des arches sous lesquelles il faut se baisser pour pouvoir circuler. 
Sous ces arches serpente un néon filiforme, très mince, un fil rouge, qui semble indiquer un chemin, un mince filet de lave qui s’écoule, dont la source et l’aboutissement restent incertains. Encore sous le coup de la performance de Jean-Quentin Châtelain dans Une Saison en enfer au Théâtre des Halles vue le matin même, quelque chose de chtonien, de dantesque, d’infernal, se continuait là. 
Pourtant, au sentiment d’inquiétude diffuse qu’on pourrait éprouver enfermé seul dans cette salle, absorbé par cette installation immersive, gagné par le grondement sourd d’enceintes disposées au sol, auquel s’ajoute le grésillement du néon, dans un silence de paroles humaines, a succédé un sentiment d’apaisement, un désir de s’appesantir, de s’attarder, de ne plus courir d’un tableau à un autre comme c’est le cas dans les autres étages, de s’imprégner, d’apprécier aussi le minimalisme de trois éléments qui, placés en correspondance de cette façon, suffisent à produire un autre monde, un outre-monde.
Et de découvrir in fine ce qui me retenait là : la lumière rouge du néon qui se reflète sur les lattes du plancher, reflet qui épouse comme son ombre le fil rouge mais qui en liquéfie la perfection, feu follet qui serait le quatrième matériau fantôme de l’installation.

Knusa/ Insert Coins de Cindy Van Acker et Christian Lutz

Dans le cadre des Hivernales du CDCN d’Avignon avait lieu une performance de Cindy Van Acker dans une salle du musée, au sous-sol, qui expose des photographies prises par Christian Lutz à Las Vegas entre 2011 et 2014.

On nous laisse un moment seuls dans la salle pour regarder ces photographies. Prenons-en deux emblématiques de l’ensemble. L’opposition qui les structure saute aux yeux. Il y a quelque chose de quasi démonstratif. Pour reprendre la distinction de Barthes dans La Chambre claire, le studium de ces clichés, leurs antithèses structurantes, ne permet pas de punctum, cette attention errante au détail qui point et me point, perce et transperce le regardeur. Tout au plus peut-on prêter davantage attention à l’arrière-plan qui se dessine derrière ces oppositions mises en vedette : un chaos baroque de lumières, de matériaux, de formes. 
La salle rectangulaire, la pureté blanche des murs, l’éclairage clinique, le choix d’exposer ces œuvres par le biais d’écrans plasma, la climatisation, tout concourait à produire un sentiment d’aseptisation.

Une musique électro tonitruante de Mika Vainio brise violemment le silence. Cindy Van Acker vient introduire son corps, sa sueur, son souffle, ses mouvements, elle dérange à sa façon la pureté extrême de la galerie d’art. Mais la chorégraphe n’a fait à mes yeux qu’épouser la radicalité martiale contenue dans les photographies exposées autour d’elle, dans sa tenue noire de femme-ninja, le visage souvent caché par sa chevelure, sévère lorsqu’il nous est furtivement révélé, danse redondante donc, plutôt que de tenter d’extraire de ces photographies leur punctum, l’émotion qui dérangerait leur ordonnancement didactique.


20 juillet 2018

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amaisetti


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