Critiques, Yannick Butel

Méduse : Médusante lutte longue et éternelle


Méduse, Les Bâtards Dorés,
d’après Le Naufrage de la Méduse de Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Savigny
et avec un extrait de Ode Maritime de Fernando Pessoa (traduction Dominique Touati)
Avec Romain Grard, Lisa Hours, Jules Sagot, Manuel Severi


Au prétexte d’entrer dans une histoire, celle de la frégate Méduse qui s’échoua sur un banc de sable au large du Sénégal et contraignit une partie de l’équipage à emprunter un radeau de fortune (cf. tableau de Géricault), les interprètes du collectif Les Bâtards dorés s’invitent dans la lecture du procès qu’on fit aux rescapés. C’est vivant, violent, poétique, chaotique, rugueux comme une chanson des Pogues. Et ça pourrait bouger le cul des spectateurs (Pogues : pog mo thoin signifie « embrasse mon cul » en irlandais), si seulement l’échantillon du public pris pour jouer les jurés avaient le neurone branché. Désoeuvré je suis, à la dernière minute. Si le théâtre politique à de l’avenir avec les Bâtards, on craint parfois que le public souffle un vent contraire au point de l’échouer.


Récit…

En fond, une fresque prend forme qui affirme la présence d’une foule. Jean-Michel Charpentier s’y exécute en augmentant les visages fantomatiques, à chaque passage de fusain ou de pinceau, d’une gravité sombre. C’est un peuple, à la manière de celui, fantomatique, qu’a pu peindre Otto Dix. C’est un peuple muet, silencieux, au regard profond qui est là ; à l’autre bout du plateau. Un peuple témoin du procès qui se joue devant lui ; qui le concerne mais qui lui échappe. Le Droit, cette langue étrangère au commun des gueux et du vulgaire, est seul à organiser la circulation de la parole.

(Et ça commence de travers, forcément, avec un saxo qui tente en vain de donner un son pendant qu’un bagad couvre l’entrée en scène de la Juge, de la cour… Un bagad, mot loin d’être neutre celui-là, qui désigne en breton un « groupe » (comme les Bâtards dorés), mais aussi une « barquée » (bag = bateau). Et voguent la frégate et le radeau alors…)

Et la juge, à l’autre bout, en face de ce peuple, le sait qui mène les débats et les auditions. Celle de Savigny, officier de marine, médecin de son emploi, rescapé de sa condition, vient à la barre, appelé à témoigner de ce qui s’est passé lors du naufrage. Il parle d’une voix posée, certain de lui-même (de sa naissance), et on l’entend réciter sa thèse :

« le 5 juillet, à sept heures du matin, nous abandonnâmes notre frégate ; le radeau sur lequel j’étais, étant trop faible, s’était enfoncé sous l’eau, d’une manière telle, que nous y étions plongés jusqu’à la partie supérieure des cuisses… »

Imperturbable dans son récit, organisé dans sa pensée, logique dans son exposition, il parle, et écrira d’ailleurs sur ce sujet son doctorat intitulé « Observations sur les effets de la faim et de la soif éprouvées après le naufrage de la frégate du Roi la Méduse en 1816 ». Thèse de médecine dédiée « à sa mère » et soutenue le 26 mai 1818, à Paris [1]. Et qu’il conclut par ces lignes que nous ne résistons pas à livrer où l’ordre hérité tend à faire croire qu’il y aurait un miracle :

« Tous ces événements horribles, auxquels j’ai miraculeusement survécu, me paraissent comme un point dans mon existence » (p. 34).

Et la juge écoute, d’une oreille attentive et presque fascinée, tente bien quelques questions, sans insister trop auprès de Savigny, qui le conduiraient à se confondre, mais rien… La juge, dans sa robe noire, à son pupitre surélevé (en dessous 6 jurés pris dans le public), officie devant l’officier (proximité du lexique et connivence de classe et d’intérêt). Elle convoque des spécialistes (Vidéo. Séquence scientifique et loufoque, de Claude Goujon, dans son canoé kayak, au milieu des roseaux, qui parle des humains et de leur rapport à l’espace. Professeur dérangé et clairvoyant).

Imperturbable, Savigny, en beau costume, écharpe rouge en bandoulière, est à la barre. Il dirige en quelque sorte. Il expose les causes et les conséquences : la mutinerie, la disparition de plus de 100 rescapés, les choix qu’il fallait faire en toute compréhension de la situation précaire… Et tout irait pour le mieux dans « ce » monde agencé et ré-agencé sur le radeau, si Jacques, un sans grade, rescapé aussi, noyé dans le public, soudainement, n’élevait la voix pour dénoncer ce récit. Jacques le grain de sable dans cette mécanique huilée qui vient dire en terme simple ce qui est arrivé aux naufragés, aux disparus… leur exécution quand l’un d’eux se blessaient. Leur répartition sur le radeau. La mort de sa promise Adèle, gorge tranchée par Savigny qui lui, prétend, qu’il a fait son devoir et lui a évité les souffrances après qu’elle avait eu la rotule broyée. Le récit s’emballe encore quand Jacques évoque le calcul cynique des officiers de faire périr le maximum des « sans grades » ; la planification des meurtres…

Jacques qui raconte encore comment le radeau de la Méduse ressemblait, en définitive, à l’agencement des villes : avec son centre bourgeois et aristocratique, aménagé et ses périphéries, et autres faubourgs délaissés. Cette manière qu’ont les villes de réfléchir un ordre, un agencement hiérarchique. Entre la ville et le radeau, c’est le même ordre. Au centre une classe qui a son importance et qui majoritairement sera sauvée (le gradin du bi-frontal, en face, est plein des officiers que forme une partie du public qui porte une écharpe rouge en bandoulière), sur les bords du radeau, les « moins que rien » qui vont périr en nombre, broyés par le radeau qui prend pour nom « La machine ».

Et dans ce récit à deux voix où se mêlent fictions et vérités, commentaires et analyses, on entend bientôt un propos sur l’espace et le territoire qu’on croirait tout droit sorti de Deleuze et Guattari qui pensaient l’espace dans Mille Plateaux. Oui, l’occupation de l’espace renvoie à des territoires où le pouvoir, l’ordre, l’organisation sociale s’exercent.

Au terme du premier temps, deux discours se livraient un duel. L’un argumenté et logique (Savigny), l’autre soumis à l’émotion (Jacques)… l’un et l’autre tombant dans l’oreille de la Juge qui doit, elle, faire en sorte qu’une vérité apparaisse et qu’une parole légitime, légiférante tranche.

Et puis soudain, tout dérape quand au détour d’une énième prise de parole, on ne comprend plus « l’organisation du rationnement sur le radeau à la dérive ». S’ensuit une joute oratoire entre Jacques et Savigny sur ce qu’ils mangeaient. Pour l’un, le cuit. Pour l’autre le cru. Embarrassés l’un, l’autre, et presque à égalité, sur ce qu’ils doivent taire. Et le juge, inquiétée, de jeter au plateau un pavé de viande hachée dont on comprend immédiatement qu’elle est la métaphore des corps qui ont été dévorés pour survivre. Cannibalisme animal alors…

Chaos-Poème-Trash…

Et comme un voile noir que l’on dépose sur cette vérité darwinienne (bouffer l’autre ou crever) qui ici s’applique au corps, mais qui entretient un effet parabolique avec un système politico-économique, Méduse part en vrille.

Exit les discours gérés, lénifiants. Exit les corps dociles et dressés, les gestes socialisés, les conduites sociales canalisées. Exit à tous les niveaux, Méduse devient le foyer incandescent de l’excitation animale. Ce qui jusqu’à maintenant se livrait sous la forme d’un tribunal disparaît pour laisser place à un ring infernal. Enfer dantesque, en quelque sorte où le collectif des Bâtards dorés, en proie à une vérité trop grande pour être discutée (être capable de bouffer son prochain, sauf à avoir croquer le corps du christ, c’est tout de même une expérience croustillante…) se sort du dicible pour gagner les rivages esthétiques trash qui passent illico par la nudité.

Et nus, comme des vers, ça grouille du cadavre et de la face cachée de ce que l’humain est aussi, toujours, indépassablement : un animal ou une forme rare d’une animalité sauvage.

Alors dans le noir qui s’étire de longues minutes, le Greffier récite son poème. Pessoa, entre autres, mélangé à des sons performatifs, des vocalises et des transes sous les néons bleutés qui en font un insecte en passe de se griller. Insecte, infecte, in fact, le Greffier parle la langue libérée de ses processus de contrôle (grammaticaux et sociaux). Et sa voix s’élève sans qu’elle atteigne aucun but, sinon celui de défaire la langue de toute direction autre que l’énergie qu’elle produit. Rupture de communication en quelque sorte, court-circuit de la signification, crash de la langue législative… C’est la langue poétique, semblable à celle d’une Saison en enfer, qui l’habite.
Langue déréglée, sismique… et semblable à un vers d’Hölderlin, au retour de cette explosion sonore, alors quelque chose a tremblé. Sous la lumière crue qui soudain revient, ce qui apparaît ce sont des enragés… Bave blanche à la commissure des lèvres dont on ne sait si c’est le stigmate de la déshydratation ou l’effet d’un vaccin frelaté de Pasteur… Délire, Hallucinations, Révélations de ce qu’ils sont… l’un en slip bleu blanc rouge (la raie publique en quelque sorte), les deux autres la bite à l’air comme les naufragés pouvaient l’avoir sur leur radeau, la juge à la mamelle nourricière épuisée… les images se sont substituées au discours qui sera bientôt de retour mais… cru, sans fard, violent… en cela accordé au geste animal. La couleur du discours : le blanc et le rouge. Et le pinceau en guise d’arme et de surin, ça saigne à tout va, et s’ils parlent à nouveau, le débit verbal débite des pièces de chair. Oh putain que ça saigne. Ça saigne l’élu afin que le sang de celui-ci, répandu dans la mer, trouve quelque courant qui indique la terre. Ça saigne la juge ou Adèle on ne sait plus…Du sang pour écrire l'Histoire

Et puis ça badigeonne la fresque murale dans un geste de délire et d’hallucination. Qui parle ? Qui pense ? On ne sait, mais ce que l’on entend c’est un délire colonial d’exploitation, une sorte de synthèse anarchique des Veines ouvertes de l’Amérique latine d’Eduardo Galeano. Aux coups de peinture blanche (symbole de la monarchie prédatrice et coloniale), s’invente un monde en proie à la folie économique, à la folie de l’engraissement colonial… Les arachides, les gazon breton, la bière, la circulation des marchandises dans le monde… ça part dans tous les sens dans une hystérie de conquête. C’est fou… et l’on comprend que libérés, ils apparaissent dans leur petite tenue libérale sans retenue. Le monde est à cette image-là.

Et la fresque, ce qui est en propre l’objet d’art, ne fait pas le poids devant ces Blankensee que décrivait Genet. Ces Blankensee qui sont les figures outrancières, viles, que Sartre commentait en soulignant qu’ils étaient « les maîtres du langage ». Déréglé, le langage ? Oh Oui. Tout comme le monde libéral. Image parfaite donc.

Et puis il y aura l’accalmie… le retour au procès comme par enchantement. Et le greffier, cul nu, embarque les six jurés : les six spectateurs, au-delà du plateau qui avait le format du radeau. Ils vont délibérer, loin des regards, en coulisse.

Voix off 
— Question : Savigny est-il coupable ?
— Question : A-t-il donné la mort à Adèle ?
— Question : est-ce un acte prémédité ?

Oh merde, arrivent les réponses…

« il lui a donnée la mort par charité chrétienne… Les bretons sont très croyants… Il l’a euthanasié… ».

Oups ! Ouaille ! Euh Voyons… Euh… merde alors…

Ces jurés/spectateurs étaient d’une misère cérébrale… La lie de la pensée héritée.

Ça ne vous suffit pas que les Bâtards dorés vous ont expliqué que le monde est d’emblée tronqué ? Vous n’avez pas entendu que Savigny protégeait sa classe ? Vous n’avez pas entendu que l’ordre et le contrôle servent une classe privilégiée ? Putain, mais vous êtes sourds !

Savigny est coupable. Oui, il a volontairement exécuté Adèle parce que son élimination était au programme. Oui, Savigny a prémédité son geste. En tant qu’agent de l’ordre, en tant que celui qui a un intérêt à l’immobilisme d’une société qui lui garantit un privilège, en tant que partie prenante de cet ordre libéral… c’est un bourreau.

Et les Bâtards dorés de ne pas intervenir dans la délibération qui ne leur appartient pas, mais qu’ils offrent au public… On espère qu’à l’une des représentations, le verdict sera sans appel pour tous les Savigny. On espère un mouvement…

Politique, le théâtre des Bâtards dorés l’est. Promouvant une nouvelle forme de ce qui a pu s’user à l’épreuve des publics. Performatif, immersif, participatif… c’est l’esthétique qui a changé. Politique, oui, si le mot désigne encore une manière de s’inscrire dans l’Histoire, et de la produire. En tête, regardant Méduse, cette enquête sociologique, les pensées de Didier-Georges Gabily à propos de Cadavre si l’on veut. Et du même, ces remarques qu’il faisait à Dort :

« Il y a la phrase de Brecht : « Poser les questions qui rendent l’action possible ». Mais, aujourd’hui, quelle action est possible ? Et puis cette phrase désespérée de Müller : « Attendre le résultat, aucun résultat. » Ce que nous greffons là-dessus, c’est : qu’est-ce que je peux éclairer du monde alors que celui-ci m’échappe par tous les bouts. Écrire, c’est se poser la question de cette disparition, de cette avancée aveugle. Alors, le plateau ré-éclaire cette avancée aveugle. »

Continuez, la lutte sera longue et elle est éternelle…

copyright yannick ButelEt quittant le radeau, je croise quelques cadavres dans les rues d’Avignon, à l’agonie, par « charité chrétienne » forcément.copyright Yannick butel

21 juillet 2018

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Je suis obsédé par l’insensé, je suis obsédé par la multiplicité.
Didier-Georges Gabily

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