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Les Orphelines trouvent refuge au Préau


Le Centre Dramatique de Vire est devenu un préau, c’est-à-dire un lieu où l’on s’abrite, là où les enfants jouent quand il pleut.Ça tombe bien, il pleut souvent en Basse-Normandie. Le préau est aussi un petit pré, mais celui dirigé par Pauline Sales et Vincent Garanger n’a rien d’un pré carré, il a plutôt à voir avec un champ ouvert où se croisent l’amateur de rave-party et le paysan du coin, le promeneur champêtre et le virois curieux. En plein bocage, on doit l’émergence de cet openfield et cette levée de barrières au duo, disons-le, au couple audacieux qui n’a pas usurpé sa nomination à la tête d’un établissement qui redevient un centre de foisonnement artistique. Acte 1 : Les orphelines de Marion Aubert.

Arrivé en avance, je m’installe dans le hall d’accueil. L’austérité d’antan a laissé place à un aménagement soigné et chaleureux, des pupitres d’écoliers côtoient des chaises de bar à l’effigie des auteurs accueillis cette année. On rivaliserait presque avec les cabines de plage de Deauville, mais les Eastwood, Newman et consorts sont ici des Melquiot, Aubert et autres auteurs contemporains qui traversent cette saison. La comparaison s’arrête là. Le préau n’a rien à envier à Deauville, les planches sont celles foulées par le public et les artistes invités par Sales et Garanger faisant écho à une ligne esthétique aussi fine qu’exigeante.

Les premières personnes arrivent, le directeur posté à l’entrée salue un à un les spectateurs. L’élan de convivialité se prolonge par l’invitation à un goûter après le spectacle. Il s’agit effectivement d’un spectacle dit « jeune » public. Les enfants ont entre 7 et 12 ans, les parents un peu plus… Petite jauge, la chose devrait être intime, la scène a des allures de théâtre antique dans un ingénieux dispositif radio-hémi-concentrique, autrement dit, vous êtes encerclé à 180 degrés. Noir, le silence s’installe en une écoute attentionnée et il ne quittera pas la jeune assistance, sauf à laisser s’échapper des rires et des frissons que l’on devine.

Soyons méthodiques et faisons ce qu’il ne faut surtout pas faire, soit une analyse pseudo-didactique qui viserait à extraire et isoler des éléments qui prennent tout leur sens dans l’interaction des matériaux vivants qui l’environnent.

Le texte : ciselé, puissant, profondément drôle et creusé dans une langue qui emprunte au conte traditionnel ses poncifs pour mieux les tordre. Marion Aubert développe une ironie lucide grinçante et attachante. Une écriture qui ausculte la question de la mort en déjouant les attendus cul-cul du genre dit « jeune public ». De la verve donc et les enfants ne s’y trompent pas, au royaume du zizi, la zezette est reine ! Du plan drague sur le scooter aux envolées lyriques de Violaine, celle qui recueille les petites filles dont personne ne veut, cette écriture nous entraîne sans perdre de souffle de l’adresse directe, à la fable poétique et politique. Jouant des « dit-il », « dit-elle », « m’a dit », l’auteur multiplie les dialogues, vrais ou faux comme autant de prétextes à éreinter les clichés misogynes, le travail forcé sans avoir l’air d’y toucher, vu que de toute façon, dans le monde de Violaine tu peux faire ce que tu veux, battre ta fille, lui arracher la tête, lui crever les yeux, j’en passe et des pires.

A la liberté du texte répond une mise en scène alternative épurée où les manipulateurs manipulent à vue avec une double maîtrise technique, celle de l’objet, en l’occurrence une marionnette conduite par un binôme précis, et celle du jeu dit « d’acteur ». Le sens du rythme et de l’espace ne font pas défaut à l’inventif Johanny Bert qui articule pertinemment les différents tableaux alimentant l’enquête du personnage principal. Le rapport développé entre les mots de Marion Aubert et les images produites fait jaillir un éclairage sensible sans jamais céder à l’illustration facile.

L’interprétation ? Eh bien ça joue et ça joue plutôt bien, où plutôt juste. C’est réjouissant, Anthony Poupard s’amuse, tout simplement, de façon vive avec ce qu’il faut de modulation. Il gagnerait sans doute à en faire un peu moins, mais ne boudons pas son plaisir. L’économie développée par un tonitruant Thomas Gornet est stimulante et sa relation avec une Aurélie Eudeline vociférante (parfois un peu trop) est parfaitement ajustée.

Des réserves ? Parce qu’il en faut ? Pas de quoi remettre en question ce travail profond d’une très grande tenue. Il s’agissait là de la toute première représentation, alors on imagine qu’un plus grand soin sera apporté aux lumières inégales par endroits, que la chute n’est pas encore réglée tant dans la dernière prise de parole vite et mal expédiée ou encore cette main balbutiante qui n’atteint pas la dimension onirique escomptée. Des détails sur lesquels on n’a pas envie de s’attarder car cette création devrait trouver un réel écho sensible chez les (jeunes) spectateurs qui croiseront cette équipe.

Quant à l’openfield que l’on évoquait plus haut, cette tentative est emblématique de la nouvelle politique en place au CDR de Vire : deux comédiens du cru assurant une permanence artistique sur le territoire bas-normand, une commande faite à un auteur contemporain et l’association d’un jeune metteur en scène auvergnat. Premier pari réussi. La programmation 2009 – 2010 laisse présager de nombreuses autres révélations.

19 octobre 2009

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amaisetti


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