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Cabaret de François Verret

François Verret est en répétition de son prochain spectacle Cabaret à La Brèche / Crac de Cherbourg et nous proposait une répétition publique ce 7 octobre 2008.

La brèche, le Centre Régional des Arts du Cirque de Basse-Normandie (CRAC), situé à Cherbourg-Octeville, propose cette saison beaucoup de chantiers de création. Ce sont des résidences pour une douzaine d’équipes. Ce sont des répétitions en vue de création qui ont toutes une dimension avec les arts du cirque. La brèche accueille des circassiens pour leur répétition avant une création. Mais c’est aussi dans l’échange entre les disciplines (le cirque, la danse, le théâtre, la vidéo…) que s’inscrivent certains de ces chantiers. Ces présentations comme l’écrit Jean Vinet (directeur de La brèche) “nous permettent d’éprouver ensemble des recherches fertiles et débridées dont nous avons plus que jamais besoin, confondus par l’affolement économique et médiatique.” C’était le cas ce soir, avec la venue de François Verret [[François Verret a une formation d’architecte, il découvre la danse, intègre la compagnie de Karine Saporta en 1975 et travaille ensuite avec Yano. en 1979, il fonde sa propre compagnie et est primé à Bagnolet l’année suivante. Dès le début, il associe à ses créations des comédiens, musiciens, danseurs, plasticiens ou éclairagistes. François Verret développe un travail privilégiant l’expérimentation, le processus de recherche. C’est aussi à travers la littérature qu’il puise de la matière à ses spectacles, comme Melville, Musil ou Müller…]], chorégraphe et autodidacte et de son équipe. Une équipe que François Verret a composé “comme un pari” dit-il avec des individus venus de diverses disciplines, une chanteuse Dorothée Munyaneza, un acteur lui aussi autodidacte et militant Ahmed Meguini, une contorsionniste, Angéla Laurier, un circassien Mika Kaski et une pianiste.

Jean Vinet, le directeur de La brèche présente le travail en rappelant qu’il s’agit d’une répétition publique après seulement quelques jours de travail de l’équipe au complet. Il s’agit aussi pour la compagnie FV, de mettre en oeuvre leurs ébauches de travail et de les confronter à un regard public.

Cela leur permet deux choses : éprouver concrètement leur intuition face à des spectateurs, et entendre les réactions d’un public lors de la rencontre prévue après la présentation pour faire rebondir leurs pistes de travail.Le titre de la pièce est Cabaret, et François Verret a choisi comme matière l’écriture de Heiner Müller[[Heiner Müller, 1929-1995, est un dramaturge, directeur de théâtre, poète est-allemand, Le théâtre de Müller est majoritairement constitué de réécritures d’anciens mythes. Le dramaturge établit ce qu’il appelle un « dialogue avec les morts ». Sophocle, Euripide, Shakespeare (Hamlet machine) ou encore Laclos (Quartett) sont successivement invoqués. Interrogé sur ce qui constitue pour lui le véritable théâtre post-moderne, Müller répond sur le ton de la dérision : « Le seul post-moderniste que je connaisse est August Stramm qui était un moderniste et travaillait dans une poste »]]. Dès le début de la proposition, une phrase nous indique : “ATTENTION CECI N’EST PAS UN SPECTACLE”. Ce que nous savions déjà grâce à Jean Vinet, par contre l’autre information importante c’est qu’il faut faire attention, c’est-à-dire être attentif aux esquisses que vont nous proposer les interprètes. Sans doute aussi, que pour cette équipe c’est une prise de risque de nous livrer ce geste dans sa fraîcheur mais aussi dans sa fragilité. Cabaret renvoie à ce film de Bob Fosse avec Lisa Minnelli évoquant, la montée du nazisme dans l’Allemagne des années 30, post crac boursier. Notamment quand Angéla Laurier, habillé comme un enfant de choeur, chante en play-back sur sa propre voix une chanson enfantine et mystique. Mais cela fait penser aussi à Bertolt Brecht, Kurt Weil et même Karl Valentin qui dans ces mêmes années 30, en Allemagne, travaillaient sur cette forme cabaret.

Tout se passe dans un espace ouvert, ou un danseur s’étire dans la pénombre du fond de scène. À cour, deux femmes autour d’un piano ouvert comme un moteur de voiture qu’il faudrait réparer. C’est ce qui se passe d’ailleurs, la pianiste utilise son piano et produit du son en défonctionnalisant son instrument. Du coup, les sons qu’elle produit s’associent à de la musique venant d’un vieil électrophone, à savoir qu’il y a des grincements, des décrochages harmoniques. Cela crée, un univers musical et sonore qui se tient mais qui est toujours au bord du gouffre, au bord de la rupture. De l’autre côté, un homme de dos face à son ordinateur qui envoie des images sur deux écrans encadrant la scène. Il nous montre des images mais ne s’attarde jamais sur elle, et elles ne sont pas illustratives de ce qui se passe sur scène. Elles arrivent et disparaissent comme des flashs, à la manière de fantômes. Ce sont des images assez concrètes mais travaillées et souvent recadrées qui nous renvoient à une image du monde fugace. Le monde d’aujourd’hui mais peut-être aussi le monde des années Cabaret. Nous apercevons des traders, des forces de l’ordre pendant des manifestations. Mais c’est ce qui se passe au centre qui capte notre attention. Pendant la petite heure que dure cette présentation, nous avons une succession plus ou moins entrecroisée de séquences dansées et chantées. Il s’agit pour François Verret d’avoir “l’ambition de nommer la rapidité du monde”, et surtout de “rechercher l’excès, la part d’ombre à l’intérieur de nous”. En effet, nous assistons, dans cet espace ouvert, à diverses propositions qui ne cherchent pas à démontrer quoi que ce soit sur l’état du monde, mais qui laisse l’espace au spectateur pour associer les idées et les sensations qu’il reçoit pour faire son propre voyage poétique et surtout pour se poser la question de l’endroit où ça grince pour lui. Puisque les différents tableaux sont construits dans une même dynamique à savoir un travail sur la répétition ou plutôt sur quelque chose de cyclique qui petit à petit grince ou coince. Un spectateur dira durant la rencontre, qu’il s’agit pour lui d’un travail sur la “dérèglementation”. Cela nous renvoie aussi à des figures monstrueuses ou à nos propres fantômes intérieurs comme cette femme enceinte qui donne des coups de pieds à deux hommes ridicules assis par terre. C’est aussi un travail sur le déséquilibre, notamment quand François Verret, commence à faire danser, le danseur qui s’étirait dans la pénombre du fond de scène qui s’avère être un mannequin. François Verret réussit à déployer et à chorégraphier l’univers grinçant de l’écriture d’Heiner Muller :

Je suis l’ange du désespoir, de mes mains je distille l’ivresse, la stupeur, l’oubli, jouissance et tourment des corps.

C’est en tout cas, un travail exigeant qui donne envie de le suivre dans sa construction et pour les représentations prévues en 2009 : du 14 au 16 janvier au Théâtre de Saint Quentin en Yvelines, le 27 janvier au Forum de Flers, le 29 janvier Théâtre d’Alençon et le 6 avril au Prato à Lille.

10 octobre 2008

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amaisetti


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